Face à la crise énergétique, à l’inflation galopante, aux drames quotidiens financiers et environnementaux, on pensait naïvement qu’il n’y avait pas ou peu de solutions, ou s’il en existait, qu’elles devaient forcément être très compliquées. Nenni! Il suffisait en fait simplement, tu vois, de faire un petit effort individuel. Un peu de sobriété quoi, sur le chauffage, la nourriture, le plein de la bagnole. C’est vrai qu’on est un peu con.nes aussi, avec nos douches chaudes, essayer de manger bio en soutenant l’agriculture paysanne locale, et partir à l’occas’ en week-end. En tant que prolo français.es on se fait quand même un max de thunes par mois, et puis on est super protégé.es grâce à notre mirifique “état social” à jamais inégalé. Donc ouais, clair, faut y mettre un peu du sien collègue: on le sait bien, ce sont les petites gouttes qui font les grandes rivières (qui te ruissellent ensuite sur la tronche) ; et grâce à l’imbattable action individuelle, les problèmes seront vite réglés. Eh ouais camarade, c’était juste ça!
Tu penses que c’est du foutage de gueule? Ben ouais, et même carrément. Tu peines comme un.e malpropre pour arriver à la fin du mois en essayant de ne pas bouffer de la merde et tu bouges pas trop car priorité au taf en matière de carburant, mais c’est à toi d’économiser, évidemment. Et ce genre de messages se généralise partout: tout le monde y va de sa petite antienne, entre gouvernement, agences d’état, entreprises. Tout ce petit monde qui se gave sur le dos des travailleuses et travailleurs se permet par ailleurs de leur dire qu’en plus faut faire gaffe, “c’est fini l’abondance” poto.
L’appel à l’individualisme “responsable” est une conséquence logique des politiques ultra-libérales menées depuis des décennies: en abandonnant progressivement les services publics et en les sous-traitant, le gouvernement peut présenter le secteur privé comme la seule alternative possible. C’est désormais un lieu commun que de considérer l’État comme intrinsèquement déficient et n’ayant plus vocation à protéger la population. A écouter les multiples déclarations des gouvernant.es, largement relayé.es par une bonne part des médias, les aides sociales au sens large seraient le reliquat d’un autre âge qui ne correspond plus à notre époque. Elles auraient presque même un effet inverse, puisque comme chacun.e sait, si tu aides une personne, celle-ci devient inévitablement dépendante, et c’est alors la dramatique spirale de l’assistanat!
Oser dire à un.e ouvrier.e qu’il ou elle doit faire attention à sa consommation n’est qu’une indécence de plus dans le vaste paysage de mépris social qui est devenu la norme. C’est une émanation supplémentaire du capitalisme qui, dès que cela est possible clame “consomme”, et dès que la mécanique se grippe intime “réduit tes besoins”. Dans les deux cas le Prolétariat comme une bonne partie de la classe dite “moyenne” se font avoir dans les grandes largeurs, tandis que les nantis n’ont pas, de leur côté, à réguler quoique ce soit. Car tu sais bien: ce sont eux qui font tourner la boutique et bouillir la marmite, sans lesquelles tu ne serais rien!
Donc commence bien sagement à économiser ce que tu n’as pas en bouffant tes granulés de bois de chauffage (que du coup tu ne vas pas utiliser pour autre chose cet hiver), parce que la prochaine étape c’est d’investir dans une voiture électrique. Comment ça tu doutes d’avoir les thunes? Ben va falloir faire un effort, car ça ne suffit pas d’être d’accord pour gérer l’urgence climatique. Figures-toi que déjà tu es un.e quasi-criminel.le en roulant encore avec ton vieux diesel tout pourri: car c’est évidemment lui qui est majoritairement responsable du réchauffement climatique, et pas du tout le système productiviste industriel mondialisé, comme on pourrait naïvement le croire.
C’est donc ça qui est génial avec le libéralisme: ça marche dans tous les sens! Chacun.e pour sa gueule quoiqu’il arrive, et quand ça sent le sapin, chacun.e pour les autres. Enfin, celles et ceux-ci pour qui la fin du monde et la fin du mois… ne sont pas du tout un combat.